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Interview : Cicéron Massamba parle du Franc CFACicéron Massamba, originaire du Congo Brazzaville, éminent membre du parti du Congrès du Peuple, docteur en économie et finances internationales de son état, nous livre dans cette interview sa réflexion sur le développement en Afrique notamment sur la question de la monnaie.Couleurs d'Afrique : Expliquez le contexte de la naissance du franc CFA et dites quels sont les mécanismes de la zone franc ?
Cicéron Massamba : Face à la crise de 1929 qui voit une désorganisation du commerce mondial, les Etats européens tentent d’organiser les échanges à l’intérieur des zones économiques protégées. La France, à l’instar des autres puissances coloniales se tourne vers son empire.
Les colonies sont donc des zones de repli fournissant des nouveaux débouchés et pourvoyant des matières premières. Elles assurent l’écoulement des produits manufacturés face au protectionnisme, surtout pour des industriels français, qui ont perdu des parts de marché à cause d’un appareil de production vieilli. Mais il faut certainement attendre 1945, pour voir apparaître la monnaie notamment le franc CFA dans les colonies. On rappellera qu’au sortir de la guerre, les liens entre métropole et colonies se sont distendus avec l’émancipation des pays colonisés. Et la création du franc CFA cherchera ainsi à rétablir primordialement l’unité politique de l’empire, mais le but est particulièrement économique : il s’agit de réparer les déséquilibres économiques issus de la guerre, répondre aux transformations économiques subies par la métropole en l’occurrence la France. Les quatre principes qui fondent la zone franc sont donc : la fixité du taux de change, la liberté des transferts, la convertibilité et la centralisation des réserves de change dans un compte dit compte des opérations, soit 65% de ces réserves aujourd’hui. Les réformes de 1961 n’y ayant rien changé fondamentalement. S’agissant du mécanisme, il prévoit une double solidarité : - africaine d’abord ; les Etats africains de chaque région (zone BEAC, UMOA et Comores) possèdent une monnaie unique et disposent d’un compte commun en devises, puis -une solidarité franco-africaine : autrement dit par le biais du compte des opérations, on garantit une convertibilité illimitée des monnaies. Tout se passe par un jeu d’écritures. Lorsque la France achète aux pays africains, elle paie avec des francs inscrits à leur crédit. Et lorsque ces derniers effectuent des achats en France, ils paient par prélèvements à Paris sur des comptes qui peuvent être débiteurs. Système bénéficiaire pour l’ensemble des économies mais principalement pour la France, qui conserve ainsi les devises obtenues par ces pays dans le cadre de leurs échanges avec des économies tiers. Système avantageux pour la métropole d’autant qu’il permet à la France de régler le déficit de sa balance par des simples inscriptions de francs au crédit ou au débit des partenaires. Les devises conservées par elle, transformées en francs au crédit des pays africains grossissent les réserves françaises en devises ou monnaies étrangères. Système monétaire proprement atypique dans un monde marqué par une déréglementation financière. Finalement, l’apparition de l’euro n’a rien changé. Il a plutôt permis simplement de déplacer l’axe sans en modifier le mécanisme fonctionnel. Comment se portent les économies des pays de la zone CFA ?
Il y a une diversité des économies de la zone franc. À la diversité des pays de la zone, le poids relatif de la crise se ressent différemment selon leur capacité naturelle de résistance, leur sensibilité et la manière dont les autorités respectives ont contribué à renforcer les mécanismes de lutte contre la crise, dans la mise en place des politiques économiques.
On doit constater que jusqu’à la fin des années 1980, la zone franc est apparue comme une zone de prospérité grâce au mécanisme fonctionnel et monétaire mis en place. Mais cette prospérité est surtout celle d’une économie de la rente où la monoculture et la monoproduction jouent un rôle essentiel. Ces économies connaissent une croissance liée essentiellement aux bénéfices tirés des exploitations des matières premières. Le développement de la productivité dans les économies asiatiques concurrentes notamment a érodé cette rente de situation et mis à mal des économies fort dépendantes. La crise a révélé la fragilité de celles-ci et montré les limites d’un système dont on avait vanté jusqu’alors les mérites…
Sa rigidité a enlevé aux pays leur souplesse d’adaptation : on ne saurait autrement comprendre que dans les conditions analogues à la crise, détérioration notamment des termes de l’échange, que les pays asiatiques aient apporté des réponses efficientes.
Ces réponses, ont été trouvées dans une dévaluation. Pour atteindre des objectifs de croissance, ces pays ont recouru à la dévaluation afin de rechercher la compétitivité alors que la forte appréciation du CFA, par rapport aux monnaies des principaux concurrents commerciaux de la zone, due à son arrimage au franc, s’est avérée un frein. Plus que comme une constellation, la zone franc est apparue comme une nébuleuse. Ces pays ont sombré dans des dérapages qui se sont traduits par des endettements cumulatifs inflationnistes portés à la fois une absence de financement interne, un programme d’investissement surdimensionné, fondés sur des recettes elles-mêmes surévaluées ainsi qu’un accroissement des déficits publics dont les dépenses de fonctionnement restent à la hauteur des difficultés qu’ils rencontrent. La dévaluation de 1992 n’y ayant rien changé. Que pensez-vous de certains économistes notamment africains qui disent que le franc CFA est un des freins de l’indépendance des économies de la zone franc ?
Il faut dire qu’il coûte cher à une économie de ne pas avoir assez de monnaie ou d’en avoir trop. Cette quantité de monnaies disponibles est donnée par le rapport M/P, où M est la masse monétaire et P les prix. On notera que la masse monétaire accroît si les prix sont stables, ou que, à masse monétaire inchangée, le stock d’argent disponible accroît si les prix baissent, autrement dit quand le dénominateur (P) baisse. Il faut dire l’offre de monnaie dépend de la banque centrale et le contrôle des prix de l’Etat. Ce dernier cherchant, par l’entremise de ses agents à intervenir sur la baisse de prix.
Toutefois, le contrôle de prix en tant que moyen de lutte contre l’inflation s’est avéré souvent inefficace. Car comment contrôler autrement l’ensemble des prix et à tout moment dans une économie ! Le contrôle de prix engendre plutôt des effets pervers dans le développement des marchés parallèles. Ainsi, la lutte contre l’inflation ne passe pas tant par le contrôle des prix que par la compréhension des mécanismes qui sont à l’origine de leur distorsion et donc la thérapie nécessaire à apporter. Pour leur part les autorités monétaires, tendent à s’enfermer dans une vision de restriction monétaire afin de combattre l’inflation. Il en résulte un conflit d’intérêts tant l’objectif de croissance dans la stabilité des prix n’est guère souvent réalisable, autrement dit la croissance et la stabilité des prix peuvent apparaître comme des objectifs contradictoires. En dépit du caractère transitoire de certaines hausses, il y a une inclination des autorités monétaires à restreindre la masse monétaire et donc les crédits à l’économie, voyant dans sa stabilité la bonne santé de celle-ci. Les difficultés que représente le contrôle de prix conduisent ces dernières à user du gel de l’argent en restreignant l’offre disponible. Ainsi, la création monétaire confère t-elle à la banque centrale, un pouvoir discrétionnaire ! Ce caractère discrétionnaire est tel que l’institution décide seule. En décidant du concours financier à apporter à l’économie, la banque de France dispose- t-elle de facto, par l’entremise de ces deux organes satellites, la BEAC et la BCEAO de pouvoir sur les économies africaines ? Et la restriction monétaire dès lors apparaît comme un handicap. En effet, en l’absence, de financement interne lié à l’insuffisance de constitution d’une épargne interne suffisante et en dehors de l’endettement extérieur, la création monétaire constitue la seule issue possible sauf à augmenter les recettes fiscales par le biais de leur accroissement. Or les effets de la courbe de LAFFER montrent qu’on ne peut indéfiniment augmenter les impôts dans un pays. À l’inverse de cette orthodoxie financière, les pouvoirs publics chercheront plutôt à promouvoir la croissance, à asseoir un environnement économique favorable. Il y apparaît une dichotomie entre d’une part le pouvoir public et de l’autre le pouvoir monétaire. Car en régulant la masse monétaire, les autorités monétaires, notamment la BEAC et la BCEAO régulent le niveau des économies des zones respectives tant il est vrai que le niveau de l’activité économique reste corrélativement lié aux ressources disponibles dans le pays. Les analyses économiques montrant le caractère bénéfique du financement d’une économie par le biais du déficit public et donc par la création monétaire sont légion. En effet, aussi longtemps que l’économie est en deçà de sa capacité productive, que l’appareil de production n’est guère à son maximum, le recours à un déficit public s’avère salutaire. Car, à mesure que les crédits consentis resteront remboursés, il s’en suivra une extinction du stock de monnaie, créé avec pour corollaire, un accroissement de la richesse par accroissement de la production. C’est dire que la création monétaire précède la production tout en la conditionnant. Cette remarque est essentielle tant elle définit les limites d’une gestion monétaire restrictive. Les débats relatifs au déficit public permettent de mettre en perspective l’intérêt d’une politique monétaire moins rigide en tant qu’appel d’air à l’économie. Mieux vaut un déficit public béant qu’une absence affligeante de croissance, diront certains économistes notamment Alain Cotta. Aussi, le véritable enjeu n’est pas tant dans le déficit lui-même que l’usage que l’on fait des ressources apportées à l’économie. C’est faire que par le crédit consenti à l’économie, la gestion des ressources se rapproche de l’optimum économique. La création monétaire, sauf à des fins distributives demeure une alternative plausible pour les économies africaines. On débouche alors sur la seconde raison de vouloir récuser la répression monétaire. Du fait des difficultés sus-évoquées dans la formation de l’épargne et de l’inexistence d’intermédiaires financiers spécialisés pour sa collecte, la formation et l’existence d’un marché financier deviennent hypothétiques. Cette absence contraint les entreprises à recourir à l’autofinancement. Or, l’on sait ce qu’il en est de l’autofinancement. En effet, la recherche d’indépendance de la part des entreprises les pousse à se constituer des marges en majorant les prix. Ainsi l’autofinancement est-il une source d’inflation ! Car, afin d’échapper au carcan des banques et à la coercition du crédit, les entreprises surévaluent les prix. Pour être valable, l’autofinancement devra porter sur un investissement de long terme ; investissement dont la rentabilité est si lointaine que l’épargnant hésite à engager ses fonds. L’exemple le plus caractéristique est celui de la recherche – Développement où les résultats semblent si aléatoires que personne n’ose y placer son argent.Par ailleurs, s’il est une chose essentielle dans le mécanisme de la création monétaire, c’est le taux d’intérêt. Le taux d’intérêt détermine le niveau de financement. La Banque centrale, c'est-à-dire la BEAC ou la BCEAO, en fixant le taux directeur détermine le taux de réescompte qui permet à la fois aux banques de second rang de se refinancer et aux entreprises d’échanger les lettres de change par le jeu de l’escompte. Ainsi, tant pour l’Etat que pour l’entreprise le recours à l’escompte se trouve- t-il limité. En rehaussant le taux directeur, la Banque centrale contingente les crédits à l’économie. Ce qui tend à renforcer le mécanisme d’encadrement de crédit qui déjà constitue le plafonnement par le volume. On rappellera que les statuts de la BCEAO et de la BEAC prévoient qu’en cas de déficits cumulés trois (3) mois durant du compte des opérations d’un Etat membre, le plafond du réescompte ou autres avances sont réduits à 20%. En conclusion, dans des économies où prévaut une rareté de ressources tel c’est le cas de la zone franc, la création monétaire constitue un levier important de l’économie. Le contingentement, qui peut résulter de la Banque centrale et que favorise le bicéphalisme entre l’Etat et le pouvoir monétaire, n’est pas de nature à favoriser le développement de ces économies. La nationalisation des Banques centrales et l’africanisation des cadres opérées ces dernières années n’y ont rien changé. Car, ce qui importe c’est bien moins les dividendes que peuvent percevoir les Etats que la décision de battre monnaie et l’orientation sectorielle de ces financements. De fait, avez-vous le sentiment que le franc CFA a eu des effets plutôt négatifs que positifs sur l’ensemble des économies des pays membres de la zone franc ?
Une vision manichéenne est de n’évoquer exclusivement que des effets positifs ou négatifs. Le risque est de fossiliser le débat en le ramenant sur le terrain de la passion et de s’enfermer dans une approche dualiste.
Le risque, c’est d’évacuer ce qui peut paraître bon ou bénéfique dans un système conçu, a priori, comme devant favoriser la France, c'est-à-dire l’économie de la métropole. Car, les colonies et leurs économies sont bien dans les préoccupations mercantiles de la colonisation. Il conviendra d’emblée, de noter que l’accolement du franc CFA au franc français a de toute évidence favorisé, les investissements dans les pays de la zone franc. Il a permis la formation du capital tout comme il a permis d’assurer le développement des échanges plus particulièrement avec la France, apparaissant, du coup, comme un facteur de progrès. La transfèrabilité des capitaux, en facilitant le paiement monétaire des biens et services, a levé des obstacles relatifs aux transferts desdits capitaux. La garantie apportée par la convertibilité a constitué un rempart contre la dépréciation monétaire sur les marchés parallèles. Les exemples du franc malien et du zaïre sont symptomatiques des effets néfastes d’une spéculation sur la monnaie. Il faut, pour autant, dire comme nous l’avions déjà mentionné que jusque dans les années 1980, ces pays ont connu une expansion de leurs économies, expansion sans commune mesure avec celle des pays voisins africains. Les statistiques sont concluantes à ce sujet : 4,1% de croissance ; 7,2% de taux d’inflation et 23,3% de taux d’investissement contre respectivement 2,3% ; 10,2% et 20,8% hors zone franc. Cette dynamique monétaire n’y semble pas étrangère. Ne pas avoir présent à l’esprit ces aspects d’analyses, c’est occulter la réalité ; céder à l’idéologie de la culpabilisation de l’autre. Refuser une fois de plus toute radioscopie objective. Pour autant, pourrait-on dire que ces facilités aient assuré un développement ? Peut-on impétueusement concéder à l’idée du développement eu égard à l’état actuel des pays et leur pauvreté ? Certes des flux importants de capitaux ont investi ces pays, mais croissance n’est pas développement. C’est se demander si ces capitaux sont investis dans les secteurs productifs de l’économie tout comme l’on pourrait craindre que ces flux financiers ne se soient traduits par des possibilités d’importation au détriment de la demande des biens locaux. Car, sauf à être orientées dans des secteurs productifs, les importations que favoriseraient ces capitaux découragent le processus de substitution d’importation en provoquant une distorsion dans les prix. C’est dire que les investissements ne comportent pas des effets de même nature quant au développement, quand bien même qu’ils puissent accroître la production, le produit national brut. L’état quotidien de régression dans les pays de la zone franc pousse ainsi à relativiser l’intérêt de ce dont peuvent être les capitaux étrangers comme facteur de développement. Il découle de ces considérations des observations suivantes : · La liberté des capitaux, plutôt que de favoriser les échanges avec l’extérieur, a focalisé les liens commerciaux avec la France ; ceci au détriment de la diversification géographique ; · Tout comme la parité fixe a imposé à ces économies les contrecoups des diverses dévaluations du franc, sans lien direct avec la situation économique des pays concernés. · La rançon de cette dépendance est le déséquilibre des balances de paiement et l’alourdissement du service de la dette. L’abandon par la France de sa politique de dévaluation compétitive n’est pas sans conséquence, loin s’en faut, car l’intégration de la France à l’euro et son arrimage au Deutschemark conduit à la surévaluation du franc donc du franc CFA. Ce niveau artificiellement élevé de la monnaie africaine rendant attractives les importations surtout en direction des pays asiatiques. Par ailleurs, il faut dire que la dépréciation des monnaies voisines comme le Naira a aussi inversé les flux commerciaux venant du Nigéria au détriment des industries naissantes dans la zone. Sans omettre que la parité fixe a imposé un taux d’inflation identique à celui de la France. On notera qu’entre 1970 et 1990, les prix ont été multipliés par 4,6 en France, au Sénégal et au Congo et 4,7 en Côte d’Ivoire, 5,3 au Gabon, 5,5 au Cameroun. Il semble donc que l’impact des mécanismes de la zone franc sur le niveau global du développement soit un des plus marginaux et tout particulièrement en termes de relèvement du niveau des vies des populations. Le seul impact notable a concerné la préservation de la monnaie africaine contre les spéculations. Et, si l’on ajoute le caractère très insuffisant des rémunérations des comptes des opérations au Trésor public français, des Etats membres de la zone, on perçoit les manques à gagner. Si l’on sait que ces comptes sont restés structurellement positifs des années durant, 50 à 80 milliards en moyenne en 1970 et 1980, ces réserves, placées sur le marché financier international ou converties en or auraient dû générer de substantiels gains pour ces économies. Tant on sait que les bons du Trésor américain restent les plus rémunérateurs. C’est dire que le mécanisme monétaire actuel a dépossédé ces pays au regard des avantages comparatifs qu’ils en auraient retiré. Lesquels par exemple ?
Les analyses effectuées ont mis en évidence différents écueils auxquels sont en butte les économies de la zone franc qu’il s’agisse :
· De la limitation des moyens de financement de l’économie par les limitations des avances au Trésor ; · Les contrecoups de la dévaluation susmentionnés du franc ; · L’évasion monétaire que faciliterait la convertibilité ; · La préférence des banques à se refinancer sur le marché monétaire français, du fait de cette même convertibilité, plutôt que de chercher à mobiliser l’épargne interne. En bref, il suffira d’examiner minutieusement ce qui a été développé dans les questions précédentes pour s’en instruire. De toute évidence, la monnaie doit être au service de l’économie du pays. En conséquence, pourquoi chaque pays de la zone franc ne disposerait-il pas de sa propre monnaie, comme c’est le cas de quelques rares pays en Afrique ?
Nul doute que dans la perspective d’une Afrique libre et libérée de toutes contingences, la question de la monnaie se doive d’être posé parce que la monnaie constitue un attribut de la souveraineté, le symbole de l’affranchiment et surtout parce que les débats sur la question, ont montré l’intérêt particulier de la monnaie dans les économies modernes.
La monnaie est loin de paraître quelque chose de dérisoire. Elle acquiert avec les avancées du capitalisme marchand des fonctions nouvelles, la faisant passer de simples instruments de change à un maillon essentiel de l’économie. Il y a une « violence de la monnaie » dira Michel Aglietta. Cette violence est telle qu’elle peut affecter la sphère de la production, atteindre le corps social comme c’est le cas aujourd’hui avec la crise financière internationale, la déconnexion entre l’économie réelle et l’économie financière. Malgré moult dénonciation les autorités des marchés financiers n’ont pas cru bon d’arrêter l’escalade sur la spéculation boursière et titres. Le marché financier est apparu dès lors comme une bulle, éclatant, dont les conséquences ont rejailli sur l’économie réelle affectant à la fois la sphère de production et le tissu social. Aussi par cette place qui lui échoit, la monnaie est-elle la clef de voûte d’un système. Le contrôle de sa production et la mise en place d’une politique monétaire efficiente s’inscrivent dans la dynamique d’une maîtrise du destin économique. Les options en faveur du conservatisme sont plutôt de nature à compromettre tout développement, ne serait-ce parce que les incertitudes des marchés financiers internationaux font pencher la balance en faveur de la prise en charge des pays par eux-mêmes. Les expériences malheureuses du zaïre-monnaie, du franc malien et du syli guinéen- pourraient légitimement amener à s’interroger sur la capacité des pays africains à maîtriser la monnaie, à les dissuader sur les mirages de l’autonomie monétaire. Tant ces expériences se sont avérées désastreuses. Toutefois, l’expérience du Rwanda montre qu’un pays africain est capable de conduire une politique monétaire ; et donc sa vie en créant sa propre Banque centrale, au grand étonnement de tous. La Banque du Rwanda est parvenue à encadrer le financement de l’Etat et à disposer d’importantes réserves extérieures. Jamais, en quelques années, un pays n’aura démenti les prophètes de son malheur. Avec l’aisance qu’autorise un apprentissage réussi, les effets de la politique monétaire rwandaise se sont révélés spectaculaires, faisant apparaître ce pays aux yeux des institutions internationales comme un modèle de réussite par excellence en Afrique.Ces réflexions obligent à reposer le problème de la monnaie sur l’ensemble du continent et à réactualiser le débat. Le cas du Botswana ajoute au satisfécit et redonne une certaine audience à l’idée. Ainsi les positions anti-africaines sur la monnaie, cachent-elles mal leur paternalisme. Pourquoi ne manifeste-t-on pas les mêmes réticences sur la Slovénie, l’Estonie ou la Lituanie, Etats nouvellement créés ? Il ressort de ces diverses expériences, que la convertibilité monétaire ni la fixité du taux de change d’une monnaie ne constitue pas en fait des conditions requises pour une gestion monétaire saine. L’argument selon lequel la fixité seule suffirait à garantir l’attrait des capitaux étrangers tombe en désuétude eu égard à l’afflux d’investissements que connaît un pays comme l’Ile Maurice, notamment le Botswana, petit pays d’Afrique en dépit de la dépréciation monétaire. C’est dire que la question monétaire est au cœur de la réflexion tant elle est subséquente au développement du continent ; ceci pour de nombreuses raisons : - L’absence de monnaie réprimera la production aussi longtemps que cela vaudra, comme nous l’aurons évoqué précédemment. Le tarissement des ressources qui résulte d’une absence de marché financier fait de la création monétaire, la contribution décisive à l’économie. - On sait que sans réserves extérieures, il faut emprunter afin de financer les infrastructures dont les importations ne peuvent être assurées en monnaie locale. Or on sait par ailleurs, qu’afin de se dispenser du financement extérieur il faut disposer des réserves dont la constitution elle même dépendra des exportations et donc de la monnaie disponible dans l’économie. Aussi, la constitution de ces réserves demeurent t-elle tributaire de cette même création monétaire. Loin de la théorie orthodoxe qui voit dans la détention des réserves, le moyen de garantir la monnaie (émission de monnaie par rapport à un stock d’or ou devises), la création monétaire plutôt apporte aux exportateurs notamment agricoles des stocks de devises au fur et à mesure de l’extinction du crédit ayant donné naissance au financement. Ainsi, en analogie à la production, la création monétaire précède-t-elle les exportations et donc la constitution des réserves indispensables dans le pays. Par ailleurs, on se doit de considérer que dans la perspective d’une consolidation des espaces économiques actuels (CEMAC, CEDEAO), la coopération monétaire doit être un outil indispensable à des espaces économiques rendus parfois obsolètes. Les observations, sur le fonctionnement de ces organes comme simples cadres administratifs, ne manquent pas. Les schémas régionaux de développement se doivent de manière impérieuse d’intégrer la préoccupation monétaire, tant l’unité économique s’en trouverait renforcée ce qui garantirait leur survie. Comme c’est le cas de l’Europe monétaire aujourd’hui. Nul doute que face à la globalisation des économies et à la mondialisation, seule une intégration régionale évite la marginalisation des plus faibles. Et, afin d’inverser les courants commerciaux en faveur des échanges intra-communautaires, la limitation de variation de taux de change par la création d’une monnaie unique reste l’arme ultime. On notera que ces échanges se sont limités entre pays africains à des proportions réduites ; ceci malgré l’existence d’un tarif extérieur commun, d’une banque centrale commune, d’une banque régionale de développement et des mécanismes de compensation en place. La problématique de la monnaie se doit d’alimenter la réflexion dans le cadre du renforcement ou de la création des grands ensembles régionaux à venir, seuls capables de remédier au problème de l’étroitesse des marchés d’une Afrique morcelée, balkanisée. Une fois l’étape préalable de l’intégration par les textes et règlements achevée, un vrai marché commun devra voir le jour. Celui-ci ne pourra se pérenniser qu’à travers cette union monétaire. La zone franc et les autres unions monétaires pouvant servir de litières ou canevas à une vision monétaire prospective. La zone franc actuelle peut servir de terreau à la refondation avec son extension à d’autres pays africains comme le Ghana, le Nigéria… Ainsi affranchi de la tutelle de la banque de France et du Trésor français, le CFA deviendrait une monnaie à part entière rattachée à une devise ou panier de monnaies, ayant cours sur la scène internationale. Loin de se focaliser de prime à bord sur l’idée d’une monnaie unique africaine, on pourrait procéder par étapes et par regroupements monétaires régionaux afin d’éviter les infortunes d’une démarche individuelle isolée et la complexité des problèmes liés à la gestion d’un trop grand et vaste ensemble. La monnaie unique apparaissant alors comme l’ultime étape de ce renouveau africain. Il y va s’en dire que l’indépendance monétaire est partie intégrante de la souveraineté africaine, d’un continent sachant s’assumer et rivalisant avec les autres. Elle seule, peut lui éviter l’endettement excessif à défaut d’une mobilisation interne des ressources. Il semble quel qu’il soit, impossible de faire l’économie d’un débat dont le besoin se fait jour. Cela est difficile certes pour ces pays qui doivent désormais apprendre à concilier les deux pans de l’instrument monétaire c'est-à-dire : - L’ouverture qui est de voir dans la création un moyen de financer l’économie ; - Et la fermeté qui est de ne pas y voir une facilité, en cédant à la tentation de l’argent facile. L’Etat croyant trouver dans la planche à billets une source facile de financement de ses dépenses de fonctionnement, sans veiller à leur destination à la production des biens et services. C’est dans l’union, pensons-nous que se trouvent les solutions les mieux adaptées à l’autonomie monétaire et à la gestion rigoureuse de ce précieux instrument. A contrario, loin d’apporter la prospérité la monnaie apparaîtrait comme un boulet, une tare congénitale ; ce qui serait lourdement dommageable pour un continent suffisamment déjà meurtri. Vendredi 20 Novembre 2009
Interview réalisée par Faustin Dali
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